La rue du Gros qui pue la maigreur

Elle est hantée par la vision du gras en train de s’installer. Au petit matin, à peine consciente, elle compte les calories assimilées et dépensées la veille, et remue ses pieds pour recommencer à en brûler avant même d’être levée. Un jour où elle sanglote de désespoir après s’être laissée aller à consommer six portions de yaourt d’un coup, elle se surprend à se demander combien de calories elle brûle en sanglotant. – Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet. (2012)

À Rouen, la rue du Gros-Horloge est peut-être l’attraction préférée des touristes après l’auguste Cathédrale, peinte sous toutes les coutures par Claude Monet.

Les Rouennais l’appellent affectueusement la « rue du Gros », ce qui me fait doucement ricaner, vu la concentration au mètre carré d’images publicitaires incitant à la maigreur extrême.

Les vitrines de la haine de soi

Chaque matin, je traverse la rue du Gros pour aller travailler. Chaque matin, j’essaie de regarder autre chose que ces immenses affiches où se prélassent de frêles jeunes filles en fleurs. Mais ni la jolie cascade de pavés mouillés ni le sympathique jongleur en dreadlocks ne m’arrachent à ma fascination hébétée devant ces pâles apparitions qui me fixent d’un oeil mi-méprisant, mi-apitoyé :

« Mère-grand, que votre menton est dodu, que votre chair est flasque, que vous avez de grosses cuisses ! », semblent-elles piailler à l’unisson.

J’ai trente-deux ans. Mon IMC me situe à peu près dans les normes « acceptées », du moins par mon médecin généraliste. Je ne suis pas particulièrement obsédée par mon apparence. Mais le chant lugubre de ces sirènes des vitrines m’atteint, m’entraîne comme Ulysse vers un champs plein « d’ossements et de chairs desséchées »– c’est le cas de le dire ! –

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« Cache-toi, gros tas de graisse. »

 

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« Pose ce pot de beurre de cacahuètes, tout de suite. »

 

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« Va courir, ton cul te remerciera. »

 

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« Si tu ne perds pas quinze kilos avant l’été, t’as raté ta vie. »

 

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« CRÈVE. »

Je tremble quand je songe à l’impact de ces fantasmagories made in Photoshopie sur la psyché d’une fillette de trois ans, la mienne par exemple. Remarque-t-elle déjà ces totems squelettiques ? Absorbe-t-elle ces injonctions empoisonnées au bikini body, ces kilos de haine de soi, sur le chemin du manège ?

À partir de quel âge commence-t-on à s’imprégner de l’idéologie du grignotage, de l’amputation de soi ?

Bombardées d’injonctions dès le berceau

« ‘Maman, tu trouves que je suis grosse ?’ Quand ma fille de sept ans m’a posé la première fois cette question, j’ai commencé à tiquer », raconte la journaliste et blogueuse Sophie Gourion, dans un billet où elle dénonce les centimètres vertigineux d’écart entre les vêtements des filles et des garçons.

Cette mise en demeure de maigrir, de disparaître commence donc très tôt, par des vêtements étroits, asphyxiants, qui « cisaillent la taille » et « découvrent le nombril. »

Une obsession qui se prolonge dans nos belles rues pavées du centre-ville, où l’attrait des monuments historiques – le Gros-Horloge ? Quel Gros-Horloge ? -, du street art et des figures singulières est escamoté par le matraquage de la beauté lisse, fraîchement épilée et atrocement maigre.

Sommes-nous condamné(e)s à ce discours visuel mortifère ? Faut-il s’équiper d’oeillères,  s’interdire les flâneries ou s’installer au fin fond de la campagne pour échapper aux micro-agressions quotidiennes destinées à inoculer la haine de soi ?

« Être obsédée par son poids, enchaîner les régimes, se voir plus grosse que l’on n’est, s’interdire certains aliments, révérer la minceur est un comportement féminin banal. On peut donc présumer que les accidents individuels, les dysfonctionnements psychiques ou familiaux ne sont pas les causes premières de l’anorexie, mais des éléments déclencheurs qui privent certaines femmes de leurs défenses face à des représentations et des attentes sociales subies par toutes, les faisant basculer dans la pathologie », écrit Mona Chollet.

Pour ma part, chaque fois que mon oeil bute sur un panneau flanqué d’une silhouette cadavérique, j’essaie modestement de l’en détourner, en observant des trucs moins convenus, comme ceci :

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La jeune lectrice de Gaspard Lieb, aperçue sur un mur de Rouen. 

Des choses qui, hélas, ne courent pas la rue du Gros-Horloge, contrairement aux naïades décharnées et autres sirènes du désespoir.

Comment cesser de tendre vers cet idéal étriqué ? Parfois, se détendre devant une belle assiette de pâtes et le deuxième tome de la saga d’Elena Ferrante ne suffit pas.

Dites-moi comment vous combattez le formatage de vos cervelles et de votre tour de taille.

À bientôt !

2 commentaires sur “La rue du Gros qui pue la maigreur

  1. Tu crées là une nouvelle version du blog, une réminiscence des années florissantes mais combien nostalgiques d’avant les réseaux sociaux, avec comme originalité un habillage imagé qui répond au besoin imogeophile des nouveaux internautes. Une petite révolution qui si elle se confirme nous fera détester les twit insipides, les échos rocambolesques et sensationnistes de facebook et apparentés, les SMS déjantés bref toute la nébuleuse inculte de la netosphere.
    Un appel militant à tous les prisonniers des réseaux sociaux de se lever et de crier à l’unisson : internautes du monde entier unissez-vous, cessez d’être une marchandise à la solde des seigneurs d’internet et bloguer librement à la manière ancienne, revisitée et actualisée selon le modèle de Sana.
    Un vœux pieux ? Tout dépend du troupeau !

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    1. Merci Koman 🙂 La contemplation béate des réseaux sociaux laisse des séquelles, réversibles heureusement ! Il suffit de se replonger dans les livres et la blogosphère des idées – on a l’impression que les blogs n’existent plus, mais ils sont d’un foisonnement et d’une vitalité étonnants, il suffit de se pencher sur la question ! Je suis en train de mettre des liens vers des blogs intéressants, au fur et à mesure de mes pérégrinations sur le Web. C’est sur la barre latérale droite, n’hésite pas à y jeter un oeil ou deux !
      À bientôt 🙂

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