Le gentil trompettiste, l’ado aguicheuse et les commentateurs soupçonneux

Donc, Ibrahim Maalouf, jazzman de 36 ans à la bouille sympathique et père d’une fillette, embrasse une stagiaire de quatorze ans sur la bouche et lui envoie un texto pour lui réclamer une photo nue.

Chapeau l’artiste. Chapeau bas. J’écoute Beirut pour m’imprégner de la douceur, de l’intensité de sa musique. Pour mieux le maudire d’avoir tout piétiné.

Déçue, affligée qu’un bel artiste se transforme en prédateur, je le suis et pas qu’un peu.

« À 14 ans, elles en paraissent souvent plus »

Mais ce qui me consterne plus que tout, ce sont les commentaires que j’ai pu lire sur cette affaire. (Pour vous faire une idée, allez sur la page Facebook du Parisien.)

Florilège :

« C’est tellement facile d’accuser un homme d’agression sexuelle… À 14 ans, certaines gamines ont plus d’expérience sexuelle qu’un mec de 35 ans ! Tout ça pour gratter un peu de blé. » {Dixit le-mâle-dominant-qui-n’aura-jamais-rien-à-se-reprocher dans toute sa splendeur}

« Beaucoup de jeunes filles mentent sur leur âge, chauffent et au final, c’est le mec qui est en tort. » {Dixit SARAH}

« Il a dérapé, c’est dommage ! Mais à 14 ans, elles en paraissent souvent beaucoup plus et sont très aguichantes ! Mais cela n’excuse rien de la part du musicien qui aurait dû rester correct ! Mais que s’est-il passé exactement, on sait pas donc j’en dis pas plus ! » {Dixit SIMONE}

Oui, vous l’avez lu, des femmes trouvent des circonstances atténuantes aux abus sexuels  d’un homme de 36 ans sur une mineure de 14 ans.

Pour certains, l’âge de la victime n’est donc pas si déterminant. S’il pousse une forte poitrine et des courbes « appétissantes » à une ado de treize ou quatorze ans, elle n’a que ses hormones à blâmer. Elle aurait dû camoufler tout ça dans une robe Daisy à froufrous au lieu d’étaler ses rondeurs tentatrices et terriblement malvenues à la vue des honnêtes hommes.

« C’est pas moi, c’est tes hormones »

« Il y a une part de réduction assez dangereuse dans ce discours, observe le journaliste Reda Zaireg dans un échange à propos de cette actualité sur Facebook. Ce n’est plus l’âge, dans ses différentes définitions, qui sert de critère pour définir la majorité sexuelle, mais simplement l’apparence extérieure. Ça évacue d’un coup la notion de discernement et, partant, de consentement, derrière l’apparence extérieure, qui devient le critère dominant. Ne parlons même pas de tout ce qui relève de l’autorité/subordination, ce qui me semble être le cas d’Ibrahim Maâlouf, vu que la jeune fille en question était en stage dans son studio. »

Pour résumer :

  1. Dès l’enfance, on assigne les femmes à résidence dans un monde rose bonbon et pailleté, un palais doré où elles devront attendre le prince charmant en minaudant.
  2. Pour avoir une chance d’alpaguer ledit prince, on leur apprend à surinvestir leur apparence extérieure, à recourber leurs cils et à assouplir leurs boucles, on les sexualise, les érotise précocement, atrophiant leur univers mental, le réduisant aux fringues, au maquillage et à la séduction.
  3. Lorsqu’elles se conforment en tous points à cette image de princesse frémissante qui leur est exigée, on leur reproche d’être des tentatrices, des séductrices éhontées, prêtes à tout pour attiser la convoitise des mâles qui n’ont rien demandé. Cela produit le discours honteux qu’on connaît : « Elle s’est fait violer ? Elle avait qu’à pas porter de mini-jupe. » – « Elle se fait embrasser par un homme qui pourrait être son père ? Elle avait qu’à pas paraître plus vieille qu’elle ne l’est. » 

Voilà le triste sort que ce monde réserve à nos filles : formatées dès le plus jeune âge, exposées à des injonctions paradoxales, culpabilisées, peu entendues, peu défendues.

Un excellent documentaire a été diffusé sur le sujet il y a quelques mois sur Arte : Princesses, Pop Stars & Girl Power. Très instructive plongée dans la machine à fabriquer des poupées malléables et, de fait, des victimes.

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