J’ai lu « Nos rêves de pauvres » de Nadir Dendoune

Le quatrième ouvrage du journaliste, auteur de la Chronique du tocard dans le Courrier de l’Atlas, sort le 15 mars en librairie. Impressions. 

Je referme à l’instant ce livre commencé hier soir. Je l’entrebâille encore, comme la porte d’un bar où je viens de passer un bon moment.

Je cherche des yeux les visages et les mots qui m’ont fait sourire. « J’avais rencontré Nedjma à une soirée distinguée où tout le monde faisait de longues phrases sans virgule et sans point final. »

Nadir, lui, se bagarre avec les mots. Je les imagine débouler, énervés, de son gosier, se bousculer pour sortir. Puis s’enrouler autour de sa langue, rester là, tapis sous les papilles, à se faire désirer.

Dans Nos rêves de pauvres, Nadir Dendoune prend sa revanche sur son bégaiement, sa parole courbatue. À l’écrit, les mots se polissent, se laissent convaincre de filer plus ou moins droit. Avec un peu de concentration, il peut enfin leur faire dire sa douleur, sa rage, ses souvenirs, ses désirs.

179 pages construites comme un puzzle, sans enchaînements. Pourquoi s’embarrasser de chaînes ? Les mots coulent, enfin. Qu’ils irriguent le papier, librement. Qu’ils disent la douleur, la rage, les souvenirs, les désirs de son père et de sa mère, que les mots ont trahis à jamais.

Nos rêves de pauvres.jpg

« Il n’est pas de pire exilé que l’exilé du sens »

Mohand et Messaouda parent de leurs doux visages résignés la couverture du livre. « Nos parents sont malheureux en France, ils l’ont toujours été, écrit Nadir Dendoune. La tristesse se lit dans leurs yeux et on pourrait compter sur leur visage une ride pour chaque sacrifice fait pour leur progéniture. » Derrière la tristesse, le ressentiment. « Certains fachos pensent que l’exil c’est pour le plaisir (…) Mais que dalle ! Les humiliations, les travaux pénibles, les cages à poules dans lesquelles on les a entassés, c’est ça la France. »

Dans Nos rêves de pauvres« Madame la France » en prend pour son grade : « Oui, on vous en veut toujours. Pour ce que vous avez fait subir à nos parents et à nos grands-parents. Pour avoir colonisé leurs esprits et avoir fait d’eux des êtres inférieurs. Pour vous, la colonisation a été un truc sympa, qui a permis de construire des routes, des hôpitaux, des écoles, d’apporter du savoir à des sauvages. Peu importe s’ils n’étaient pas libres, s’ils ne disposaient pas des mêmes droits que les autres. Pourtant, se battre pour la liberté, ça vous dit bien quelque chose ? »

Pas une page où ne gronde une fureur immense. Comment ne pas être en colère quand on s’agglutine à onze dans un HLM, quand l’horizon a la couleur du béton, quand les rêves d’enfance ne sont pas permis ?

Le sport et La Vie devant soi

Adulte, Nadir Dendoune relance pourtant la machine à rêver. D’abord grâce à Salah, l’éducateur qui a « apporté un peu de culture et de vie au pied des tours ». Qui l’a encouragé à partir à Sydney. « Qu’il croie en notre projet nous a donné confiance et on a foncé. Neuf mois plus tard (…), nous partions en Australie pour trois mois. C’était la première fois que j’accomplissais quelque chose. Depuis, je n’ai plus jamais fait marche arrière. » 

Études de journalisme, tour du monde à vélo, ascension de l’Everest récemment adaptée au cinéma… Nadir se dépasse. Nedjma y est aussi pour beaucoup : si la belle intello largue l’auteur au bout de quelques semaines, la liste de livres qu’elle lui laisse provoque un déclic. « Grâce à eux (…) je ressentais des émotions nouvelles. À travers ces pages, je commençais à accepter les douleurs que j’avais enfouies toute une vie, je les comprenais enfin. Ces livres finissaient par m’emmener vers d’autres espoirs. Et en refermant le dernier bouquin de la liste, La Vie devant soi, je réalisai soudain que, moi aussi, j’avais le droit d’écrire. »

Triompher de la Hogra

Autre arme contre le fatalisme : le sport. « Le judo, pour résister aux coups, le football, pour faire comme les autres, puis l’athlétisme, parce que j’avais battu tout le monde au Cross du collège. Et enfin le tennis, parce qu’il faut aller là où les bourges préfèrent rester entre eux. »

Dans une France fébrile, accablée par les scandales politiques et les graves dérapages policiers, où des doigts accusateurs pointent sans cesse les migrants et autres « caillera », lire ce récit bouillonnant de colère procure un étrange apaisement.

Je le conseille vivement à toute personne qui se voit signifier qu’ici, elle n’est pas tout à fait chez elle. Je le conseille aux politiciens tentés de réduire des milliers d’humains en caricatures menaçantes.

Sana Guessous

Nos rêves de pauvres, Nadir Dendoune. Éditions JC Lattès. 15 euros. À lire dès le 15 mars. 

 

2 commentaires sur “J’ai lu « Nos rêves de pauvres » de Nadir Dendoune

    1. Hello Enpochezmoi !
      Je suis ravie que Nos rêves de pauvres t’ait plu (et de découvrir ton blog par la même occasion) 🙂
      Je vais de ce pas aller lire ta critique.
      Bon week-end et à bientôt !

      J'aime

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