J’ai lu L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante et je ne m’en remets pas

Deux gamines en haillons. Un quartier patibulaire de Naples. Des gens affreux, sales et méchants, qui se menacent en dialecte rocailleux. L’horizon plus gris que la tôle ondulant au-dessus des têtes. La violence qui explose à chaque pas de travers et ravage les gueules éperdues.

Dans ce champs de mines gambadent Lina et Lenu. L’une est intrépide, l’autre timorée. Lina est un astre, un monstre, Lenu est l’ombre qui la suit partout.

Je les regarde pousser dans les pavés d’Elena Ferrante. Herbes folles dressées à la face d’un monde lugubre, herbes folles éreintées par la vie. Elles se dressent, s’écroulent et se redressent. Sorcières échevelées, cornues, puissantes, sorcières crépitantes qui se rient du brasier.

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Ça, c’est du personnage féminin, ventredieu !

J’en ai les larmes aux yeux. Lina et Lenu, c’est D’Artagnan, Aramis, Porthos, Athos, Milady et Richelieu entassés, emmêlés dans deux frêles corps de gamines en haillons. C’est l’épopée féministe que j’aurais aimé lire à quinze ans, c’est le roman d’aventures qui m’a rajeunie de quinze ans.

Ces 1568 pages soulèvent en moi des tourbillons d’énergie, réveillent des forces engourdies. Un phénomène grisant, un peu effrayant, que j’ai du mal à expliquer.

Est-ce parce que Lina et Lenu sont des personnages féminins d’une rare intensité ? Si intenses et vivantes qu’on les sent rugir à l’intérieur de soi ?

J’ai tellement l’habitude de ces héroïnes falotes, qui n’existent que pour donner la réplique aux « véritables » héros. Pour les servir, les asservir, les tourmenter, les dorloter, leur donner de l’attention. Femelles en papier, sorties des flancs des mâles pour acquiescer, faire des moues ridicules, des scènes hystériques, les mioches et la vaisselle.

Femelles en papier qui soupirent et sanglotent. Femelles trafiquées qui déteignent sur les lectrices, leur transmettent cette langueur, ce sentiment d’impuissance, de vacuité.

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Plus vraies que nature

Dans la saga d’Elena Ferrante, si Lina et Lenu font des mioches et la vaisselle, elles sont tout sauf des pots de géranium manucurés, placés près de la fenêtre pour faire joli et distingué.

Elles sont renversantes de vigueur, d’intelligence, de ténacité, d’ambition. De méchanceté, oui ! Ni fleurs fanées ni déesses mythologiques. Des personnes comme vous et moi, avec leurs moments sublimes et affreux. Des femmes dans toute leur complexité.

Ce livre vaut la peine d’être vécu. Ce livre répare les fissures creusées dans les corps féminins par des siècles de littérature misogyne.

J’ai hâte de recevoir le quatrième tome à la fin du mois. En anglais, hélas. Si j’attends la traduction française prévue cet automne, mes cheveux vont tomber.

Quelques liens pour découvrir ce phénomène d’édition :

Elena Ferrante, décryptage d’un phénomène littéraire (France Inter)

La vraie Elena Ferrante (Mediapart)

Pourquoi j’ai révélé l’identité d’Elena Ferrante, par Claudio Gatti (Bibliobs)

2 commentaires sur “J’ai lu L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante et je ne m’en remets pas

  1. Je te comprends, cette lecture m’a prise aux tripes sans que j’arrive à m’expliquer pourquoi. Je n’ai jamais autant ressenti « d’accroche émotionnelle » pour des personnages de roman que pour Lina et Lenu. Surtout Lina qui est pour moi le personnage de fiction le plus fort que j’ai jamais lu. Malheureusement je suis obligée d’attendre la sortie en français du 4eme, je n’ai pas assez d’aisance pour le lire en anglais…

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