France Culture et les Homo Productivicus

Même France Culture s’y est mise. « Contrôler ses rêves pour être plus performant ! », braille la radio sur son fil Facebook.

Les rêves lucides comme outils de performanceModeler ses songes, pas pour le plaisir ou l’émerveillement que cela peut procurer, non. Pour performer, doper sa productivité, télécharger une version optimisée de soi.

Attends, je ramasse ma mâchoire et mes bras tombés d’exaspération.

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L’homme endormi, Henri Matisse

Rêver utile

Chère France Culture, je pensais que tu aidais les gens à explorer leurs fêlures, à les inonder de lumière et d’ondes bienfaisantes. Je pensais que tu luttais contre ce formatage de nos rêves, cette uniformisation de nos vies et de nos aspirations. Je pensais que tu avais de plus grands rêves pour nous.

Désormais, et c’est toi qui nous l’annonces, il faut penser et agir utile, même en dormant. Après huit heures de veille productive, place à huit heures de sommeil efficace. Le rêve est une session de travail comme une autre. Face au dieu de la rentabilité, nulle échappatoire, pas même ta couette.

J’essaie de me souvenir de l’époque pas si lointaine où les carnets n’étaient pas des « To-do lists »,  où les « No pain no gain » victorieux ne s’étalaient pas encore sur les T-shirts des runners, où le sommeil n’était pas une plage d’inactivité, un trou de paresse insupportable à combler. Où les gens n’étaient pas obsédés, angoissés par leurs performances. Se dépasser, se persécuter jusque dans ses rêves pour être cette machine agile, puissante et rentable.

Ou, si les rêves continuent d’échapper à notre emprise, combattre le sommeil, l’amputer de quelques heures, se lever aux aurores pour reprendre le contrôle de sa vie. Comme Hal Elrod, « l’inventeur » du Miracle Morning, une méthode très prisée des entrepreneurs.

« Le programme est simple, mais très séquencé à raison de six activités de dix minutes chacune, en commençant par une bulle de silence, nous explique cet article des Échos. Cet ancien vendeur de couteaux de cuisine Cutco lit ensuite sa « to do list » d’actions à court et moyen terme, les visualise, rédige son journal de bord, parcourt des ouvrages susceptibles d’ouvrir ses horizons et de lui donner des idées, et termine par quelques exercices physiques destinés à réveiller son corps. En quelques mois de ce régime, Hal affirme avoir chassé la dépression et recouvré son estime de soi. » 

Personnellement, après une semaine de cette torture, et passée l’exaltation des trois premiers jours, j’ai failli me pendre à un pylône électrique.

« Do what you can’t » 

L’essayiste Jonathan Crary parle de ces tentatives de domestication de nos rêves dans 24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte, 2014).

« Étant donné sa profonde inutilité et son caractère essentiellement passif, le sommeil, qui a aussi le tort d’occasionner des pertes incalculables en termes de temps de production, de circulation et de consommation, sera toujours en butte aux exigences d’un univers 24/7. Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain. Le sommeil est une interruption sans concession du vol de temps que le capitalisme commet à nos dépens. La plupart des nécessités apparemment irréductibles de la vie humaine – la faim, la soif, le désir sexuel et, récemment, le besoin d’amitié – ont été converties en formes marchandes ou financiarisées. Le sommeil impose l’idée d’un besoin humain et d’un intervalle de temps qui ne peuvent être ni colonisés ni soumis à une opération de profitabilité massive – raison pour laquelle celui-ci demeure une anomalie et un lieu de crise dans le monde actuel. Malgré tous les efforts de la recherche scientifique en ce domaine, le sommeil persiste à frustrer et à déconcerter les stratégies visant à l’exploiter ou à le remodeler. La réalité, aussi surprenante qu’impensable, est que l’on ne peut pas en extraire de la valeur. »

Dieu merci, grâce aux rêves lucides et productifs de France Culture, nous allons enfin pouvoir en tirer quelque chose, de ce sommeil ridicule.

Pour aller plus loin :

« But ultime du capitalisme : combattre la rêverie et créer un salarié-soldat qui ne dort jamais. » (Télérama) 

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