Lire Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie m’hydrate le cheveu

Humidifier, nourrir, démêler, brosser, aplatir, tirebouchonner, recommencer.

Le matin, se décomposer devant son reflet hirsute. Se demander comment mater l’ennemi capillaire qui s’est dressé dans la nuit. Chercher une façon d’amadouer cette touffe noire en révolution perpétuelle.

Lutter férocement. Dégainer les ciseaux, le fer à lisser, la brosse soufflante, l’huile de coco, le beurre de karité, les prières, les larmes, les incantations.

Capituler. Accepter cette chevelure ironique, qui n’a honte de rien, qui s’assume avec majesté et s’affiche, écumante, au milieu des têtes lisses et sages.

C’est ce qu’a fait Ifemelu, l’héroïne nappy d’Americanah. Un personnage de roman qui vit et comprend mes mésaventures capillaires… Ça ne m’était encore jamais arrivé.

Dans la littérature comme sur Instagram, le cheveu est soyeux par définition. Il flotte délicatement autour des visages souriants, les cajole, les nimbe de douceur. Il se laisse brosser et tresser avec grâce.

Dans Americanah, les cheveux, noirs et crépus, doivent se soumettre, eux aussi. Sur le sol américain, ça ne se fait pas de laisser ses tiffes défier la gravité. Pour décrocher la Green Card, Ifemelu doit rabrouer sa crinière insolente de Nigériane.

« Mon seul conseil ? Défaites vos tresses et défrisez vos cheveux. Personne n’en parle jamais, mais c’est important. Il faut que vous obteniez ce boulot », lui assène une conseillère d’orientation bien intentionnée.

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C’est un rite de passage. À défaut de se fondre dans la masse blanche, se couler dans le moule lisse. Aplatir ses cheveux, aplanir les difficultés. Donner un gage d’intégration, de bonne volonté. Y mettre un peu du sien.

Souffrir pour être belle

Y laisser la moitié de son imposante chevelure. « Quand la coiffeuse avait passé au fer les extrémités des mèches, l’odeur de brûlé, de la mort de quelque chose d’organique qui n’était pas destiné à mourir, lui avait laissé une sensation de deuil. »

Les souvenirs d’enfance remontent. En Afrique aussi, les cheveux naturels sont moqués, comparés à du jute. « Rabats ton oreille, lui disait tante Uju, et Ifemelu tirait sur son oreille, crispée, retenant sa respiration, mourant de peur d’être brûlée à l’approche du fer chauffé au rouge sur le fourneau, mais excitée à la pensée d’avoir ensuite des cheveux lisses et souples. Et un jour le fer la brûla, elle avait légèrement bougé, la main de tante Uju aussi et le fer l’avait à peine effleurée derrière l’oreille. »

C’est l’histoire d’une renonciation. Celui qui quitte son pays doit renoncer à des tas de trucs plus ou moins essentiels : pour les beaux yeux de l’Occident, lustrer ses cheveux, blanchir sa peau, polir son accent, gommer ses rondeurs, dissimuler tous les tics culturels qui détonnent, qui font tache dans le rêve américain – ou européen. –

Pas sûr qu’avaler son identité suffise à se faire accepter. Pas sûr que toutes ces brûlures, ces croûtes sur le cuir chevelu en vaillent la peine.

« Défriser ses cheveux c’est comme être en prison. Tu es en cage. Tes cheveux font la loi, s’entend dire Ifemelu. Tu te bats toujours pour qu’ils fassent ce qu’ils ne sont pas censés faire. » 

Quand elle coupe tout ou presque, quand elle voit poindre sur son crâne deux centimètres de cheveux vivants, crépus, elle panique, se trouve hideuse. Se cloître chez elle pendant trois jours, jusqu’à la découverte des sites Nappy hair.

« Elles échangeaient des recettes. Elles s’étaient fabriqué un monde virtuel où leurs cheveux bouclés, tirebouchonnés, frisés, crépus, laineux étaient la norme. Et Ifemelu plongea dans ce monde avec une gratitude éperdue. » 

Un monde qui la réconcilie avec elle-même. Anxiogènes, inatteignables, les normes de beauté actuelles sont une souffrance pour l’écrasante majorité des femmes. Mais elles sont encore plus toxiques et aliénantes pour les femmes racisées, exclues d’emblée de cet univers blanc, lisse et filiforme.

S’arracher à cet idéal formaté est magique. « Elle passa ses doigts dans ses cheveux, denses, élastiques, magnifiques, et ne put les imaginer autrement. C’est simple, elle tomba amoureuse de ses cheveux. »

C’est l’histoire d’un affranchissement. Dans l’Amérique d’Obama, la ségrégation n’a pas dit son dernier mot. Elle ne se voit peut-être plus comme avant mais se ressent avec acuité, s’agrippe à la racine des cheveux afro, leur intime de se soumettre. Elle est redoutable : peu voyante, diffuse, elle est facile à nier, à balayer d’un revers de main dédaigneux. Ça n’existe que dans vos têtes. Le racisme n’existe plus. Foutez-nous la paix avec vos lamentations. 

Americanah décrit bien ces subtilités assassines. Quiconque ressent cette oppression sourde, quiconque se sent colonisé d’une façon ou d’une autre devrait le lire, ne serait-ce que pour cesser de se repasser les cheveux. Et, cerise sur le gâteau, pour se délecter d’une belle histoire d’amour, comme on n’en fait plus.

Quelques liens sympathiques :

Chimamanda Ngozi Adichie, impériale. (Le Monde)

La plupart des blancs ne savent rien du tout au sujet des cheveux des noirs. (Slate)

Coupes afro et émoji « mouton » : le bad buzz de Sciences Po accusé de racisme ordinaire. (Mashable)

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