J’ai lu l’enquête de Kenza Sefrioui « Le livre à l’épreuve »

J’ai eu la chance de grandir dans un petit appartement doté d’une grosse bibliothèque. Façonné par mon grand-père, ce bel objet, troué au milieu pour recevoir une télé bedonnante, s’étalait sur tout un mur du salon.

Il contenait deux compartiments fermés à double tour, reservés aux ouvrages, breuvages et grignotages illicites.

Le reste était en open bar : des livres de poche par dizaines, beaucoup de classiques français (les moins chers), de la science-fiction à la pelle, quelques polars. Dans un petit coin accessible, mes Comtesses de Ségur, mes Super Picsou Géant. Plus haut, Les Trois mousquetaires, dont la belle couverture orange me faisait de l’oeil, Les Mémoires d’une jeune fille rangée, qui attendait patiemment mes premiers bouillonnements hormonaux. L’Arrache-coeur qui semblait dire : « Attends de voir la claque que tu vas te prendre en m’ouvrant. » La Mère des mondes que j’ai arpenté comme une lune aux cratères mystérieux.

Je ne peux pas tous les citer. Que ces livres amis reçoivent ma tendresse infinie.

Bref. Je suis consciente du caractère exceptionnel de cette bibliothèque dans le quartier, dans le pays où j’ai grandi. Et je suis reconnaissante à mes parents d’avoir veillé à mon éducation livresque, car ni l’école ni la bibliothèque municipale de Aïn Sebaâ n’étaient disposées à le faire.

Au Maroc, peu de gens lisent, et ce n’est pas vraiment de leur faute. 

Dans Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc, Kenza Sefrioui le démontre, chiffres effarants à l’appui.

  • 84,5% des Marocains ne sont pas inscrits dans une bibliothèque.
  • 63,5% n’ont aucune bibliothèque dans leur entourage.
  • 34 millions d’habitants disposent de 394 bibliothèques – en comparaison, le Maroc dispose de 50.000 mosquées. –
  • Les bibliothèques du Maroc ne contiennent que quelque trois millions de livres – en France, il existe plus de 120 millions de livres en bibliothèque, pour 66 millions d’habitants. –
  • Un livre coûte en moyenne 6 euros au Maroc. Or, 68,5% des interviewés d’une étude menée par l’association Racines gagnent moins de 230 euros par mois…

Le livre, un objet « lointain, voire inaccessible »

« Ce n’est pas que les gens ne veulent pas lire, mais on ne fait rien pour les appâter ni les séduire, témoigne Moubarik Chentoufi, à l’origine d’une superbe initiative pour développer la lecture dans son village enclavé de Bouhouda (Province de Taounate), et pour qui il doit y avoir « une bibliothèque dans chaque douar, comme un point d’eau. » 

« Le manque d’intérêt pour la culture est structurel, et c’est cela qu’il faut faire bouger. Il faut se demander : qu’est-ce qu’on publie pour les jeunes ? qu’est-ce qu’on a à donner à lire aux Marocains ? »

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Comment faire bouger les choses dans un système où les dysfonctionnements sont nombreux, décourageants ? Dans Le livre à l’épreuve, ces failles sont passées au crible.

Anas Bougataya, diplômé en Métiers du livre reconverti dans la communication, y décrit le monde de l’édition comme un « petit lobby verrouillé », où il est « impossible de travailler. »

La situation désastreuse des libraires est également évoquée : « l’écrasante majorité ne vit pas de la vente de livres de littérature générale mais de livres scolaires pendant quelques mois et, le reste de l’année, de la vente de papeterie, de matériel de bureau, de tabac, etc. », écrit Kenza Sefrioui.

L’ignorance, « la pire des oppressions »

Un chapitre édifiant est consacré à la censure larvée qui sévit dans ce microcosme et explique bien ses ténébreux rouages. Certains se rappellent peut-être de l’étrange indisponibilité du Dernier combat du captain Ni’mat de Mohamed Leftah, un roman pourtant primé par la Mamounia. Le livre n’était pas officiellement censuré par le ministère de la Communication mais il demeurait introuvable…

D’après les libraires interviewés, deux à dix livres subissent chaque année cette forme de censure déguisée, comme Soumission de Michel Houellebecq, Les Officiers de Sa majesté de Mahjoub Tobji ou encore Majesté, je dois beaucoup à votre père de Jean-Pierre Tuquoi. Une infantilisation insupportable pour l’autrice, qui « nie le droit de chacun à choisir librement ses lectures et entrave l’émergence d’un débat citoyen. »

Le livre à l’épreuve est un aperçu éclairant sur le secteur de l’édition au Maroc. Il permet d’en saisir les principales problématiques et rend compte des solutions balbutiantes mais louables qui s’organisent – Dkhla b’ktab, Ktabi Ktabek, Facebouquin, etc. –

Des solutions qui ne suffiront pas, en l’absence d’une solide chaîne du livre et, comme le suggère l’écrivaine Leila Slimani, d’une volonté de soutenir la lecture « au plus haut niveau ». 

Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc. Kenza Sefrioui, Éditions En toutes lettres, janvier 2017. 65 dirhams/13 euros. 

Un commentaire sur “J’ai lu l’enquête de Kenza Sefrioui « Le livre à l’épreuve »

  1. Entre le grand père qui façonne la grande bibliothèque qui témoigne d’un savoir faire digne de recevoir un bouillon de culture matérialisé par une diversité livresque du savoir, il y a comme une connivence heureuse propice que les parents emploient pour transmettre à leurs enfants l’amour de lire. Dans un pays ou la culture demeure le parent pauvre comme le témoigne le livre de Kenza Sefrioui, les efforts de quelques parents demeurent une simple goutte dans l’océan !

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