Despentes vs Giordano : les princesses gagnent toujours

J’émerge de Vernon Subutex comme un zombie désarticulé. Je crois que j’en ai même chopé la crève. Mais je suis ravie.

Virginie Despentes m’a fait côtoyer la lie de l’humanité. En trois jours, j’ai trinqué avec un trader hypomane, un producteur carnassier, un disquaire hébété, gourou malgré lui, des filles ravagées par la drogue, l’alcool, le porno, la religion, le patriarcat, ou les cinq réunis. Un bain de jouvence fleurant bon la pisse, le vomi et le sang, loin des vapeurs sucrées d’Instagram.

Ça fait du bien, une écrivaine qui t’envoie au tapis, puis te remet debout, sans ménagement. Qui te visse la boîte crânienne entre les épaules. Ton réceptacle de conférences TED délirantes avait besoin de se frotter un peu au terrain, de renouer avec des raisonnements plus subtiles, complexes.

Vernon Subutex m’a recâblé la cervelle. Combien de livres déprimants et revigorants faut-il avaler pour lutter contre l’affaissement de la raison, contre ce bombardement incessant de notifications qui grignotent et anesthésient la pensée ?

Combien de Vernon Subutex pour défaire ce doux et implacable sortilège, qui nous transforme en consommateurs ahuris et nous gave d’idioties du genre « get rich or die trying », « boostez votre productivité », « Si tu n’as pas de costard, va bosser » ou encore « think outside the box » ? LOL.

Le dernier Despentes, je l’ai avalé comme un antidote, avec une grimace de délectation. Je venais de me farcir Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une de Raphaëlle Giordano. J’avais hâte de me purger de cette mélasse tiède et visqueuse, gavée de bons sentiments et de personnages plus décharnés que des Playmobils. Une conférence TED écrite dans un langage enfantin pour que tout le monde imprime cette évidence : il ne tient qu’à toi d’être heureux. Souris, la vie te sourira. Respire, tes poumons t’en remercieront. Ouvre ton carnet de gratitude, augmente tes vibrations positives. Remue discrètement du cul dans le métro, ça tonifiera ton grand fessier. Lâche ton job pourri et lance ta start-up, Jean-Paul Gaultier se pointera à ta soirée de lancement, tu vas voir.

Le genre de pensée pauvre, linéaire, powerpointisée qui se répand dans l’air, l’eau et les écrans, qui occulte la violence du monde et de l’époque. Tout va et tout ira toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et tant pis pour les précaires, les déshérités.

Laquelle de ces deux autrices vend le plus de livres, à votre avis ? La princesse de conte de fée, naturellement.

Virginie Despentes : « Ce dont on a le plus besoin, c’est de croire qu’on peut faire autrement » (Le Temps) 

 

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