J’ai lu Nos Vies de Marie-Hélène Lafon

Mon salon donne sur un vaste immeuble en briques rouges, criblé de fenêtres. Parfois, l’une d’elles s’ouvre, un homme à la bedaine nue et à l’oeil fou en surgit. Un étage plus haut, un peu plus à droite, voilà l’homme aux cheveux longs et argentés qui s’accoude à sa fenêtre, les mains serrant sa bière du matin. Le plus souvent, c’est une vieille dame en peignoir qui sort sa tête blanche et promène un regard plissé, pointu sur la rue.

Elle me fait penser à la narratrice de Nos Vies de Marie-Hélène Lafon. Une dame âgée et pensive aussi, qui observe les gens et les choses avec une acuité presque inquiétante. Cela donne des descriptions amples, minutieuses, qui s’autorisent de drôles de digressions.

« Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne nous épargnent rien, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n’ont aucun respect ni aucune éducation. Ils ne souffrent ni dissidence ni résistance. Ils vous ôtent toute contenance. »

Une douce-amère solitude

L’oeil avide de la narratrice s’est entiché d’une caissière de supermarché. Il plonge dans son décolleté, fouille son corps à la recherche de je ne sais trop quoi, au juste. « Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien viennent de loin, des frontières refusées, des exils forcés, des saccages de l’histoire qui écrase les vies à grands coups de traités plus ou moins hâtivement ficelés. » 

Je ne sais que penser de ces spéculations. Elles me gênent, comme l’oeil hagard du voisin bedonnant qui, parfois, s’appesantit sur moi. Mais qui suis-je pour juger cet excès d’empathie ? Je n’arrive même pas à « remettre » la caissière qui scanne mes courses depuis deux ans, à assembler ses traits éparpillés dans ma tête. Alors je me replonge dans Gordana, dans son corps qui « sue l’adversité et la fatigue ancienne », dans son « regard impossible », qui « ne voit pas les personnes et ne veut pas les voir. » 

Observer est un luxe, poursuit Marie-Hélène Lafon, un privilège de natif, de ces « légitimes qui n’ont pas à se battre pour tout et habitent chaque seconde de leur pays, de leur langue, sans même y penser. » Cette phrase me percute. Le français n’est pas ma langue non plus, il m’arrive de flotter dedans comme de m’y sentir à l’étroit.

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Mais revenons à Gordana qui, sans le savoir, fait l’objet d’un culte profond. Une autre paire d’yeux, masculine cette fois-ci, la scrute, quémande son attention. « L’homme tendait la main, j’avais remarqué d’abord ça, la main brune, large et forte, une main efficace, retournée, creusée en un geste d’enfance et d’attente ; Gordana avait dédaigné cette main, ne l’avait pas considérée. Elle avait répandu l’argent dans un creux de plastique moulé, prévu à cet effet sur le rebord haut de la caisse, ergonomique et protocolaire, conçu et étudié pour que l’argent puisse circuler sans que les peaux se touchent, sans échanger les sucs et les sueurs, sans mélange et sans caresse, sans effleurer et sans frémir. »

Il paraît que c’est un roman sur « les solitudes » urbaines. Un mot déjà lourd et effrayant au singulier, alors au pluriel… Solitude d’une retraitée qu’un amant de vingt ans a « ghostée », et à qui il ne reste que les yeux pour disséquer les jours et les gens, pour compléter des pointillés, bricoler des destins.

Je ne connaissais par cette autrice dont j’ai découvert le nom sur la liste du Goncourt 2017. J’aime son écriture mélancolique et introspective, qui invite à la rêverie sans donner le vague à l’âme. Une écriture qui se pare à certains endroits d’une tendresse irrésistible : la page 113 décrit un rituel du café que je garderai longtemps en mémoire.

Mon paragraphe préféré : « Isabelle disait que le chant réparait, et consolait de tout parce qu’il montait du ventre pour se mélanger à l’air, à la lumière, à d’autres voix, à la musique ; elle disait que le chant inventait de la joie. Elle avait eu les mots justes puisque, après mon déménagement, j’ai cherché un choeur dans le douzième, l’ai trouvé, et m’y suis tenue de façon très mécanique, routinière, appliquée, avant d’arriver d’abord au plaisir, ensuite à la joie. »

Sur ces mots gracieux, je retourne à mon travail, très prenant, ces jours-ci, et vous dis à bientôt.

Merci à La Cause littéraire pour cette lecture.

Nos vies, Marie-Hélène Lafon, éditions Buchet Chastel, 2017. 15 euros. 

 

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